Avec ce blog, je souhaite partager mes coups de cœur (cinéma, littérature, musique...) et mes textes (poèmes, paroles de chansons, chroniques...) Au plaisir d'échanger avec vous.
D'habitude, le recours fréquent à un style d'écriture non verbale, quasi télégraphique, finit par m'agacer. Mais pas sous la plume de David Peace, pas dans son roman 44 jours (titre original The Damned United) qui narre les mésaventures de Brian Clough, manager de football de Leeds United, du 31 juillet au 12 septembre 1974. Ce ton obsessionnel rend parfaitement compte du caractère en acier trempé de l'ancien joueur de Middlesbrough et de Sunderland, qui a vu sa brillante carrière stoppée par une grave blessure à l'âge de vingt-six ans, ainsi que la situation inextricable dans laquelle il se trouve dès son arrivée. Chez les Peacok, surnom du club, ça sent le soufre, et l'écrivain tout au long de cette biographie romancée et extrêmement documentée montre cette descente aux enfers. Il faut dire que l'homme ne fait pas les choses à moitié. Grande gueule par excellence, seul contre tous, fidèle à ses convictions, loyal, après avoir ouvertement critiqué Leeds dans les médias, malgré la victoire en championnat, sur le plan humain, sur le plan du jeu, il est engagé pour remplacer Don Revie qui avait mené la formation au sommet. Que ce soit du point de vue des dirigeants ou de Clough, un tel contrat équivaut à se tirer une balle dans le pied.
Pour mieux comprendre un pareil choix, il faut mentionner que Clough avait non seulement fait monter son précédent club, Derby County, dans l'élite et remporté le championnat, et que son éviction par le conseil avait entraîné protestations et grève des joueurs. C'est ce que recherchait Leeds : un meneur pour lequel les joueurs seraient prêts à se battre. Mais ce ne sera hélas pas le cas, conflit avec l'équipe, conflit avec les dirigeants, le fantôme de Don Revie le poursuivant ( quelle scène fantastique lorsqu'il fracasse la table de travail de son prédécesseur et finit par la brûler), ce désir de tout réformer( il cherche à rendre le club sympathique, s'éloigner du kick and rush,qu'on oublie son image déplorable de brute épaisse sur le terrain, qu'on oublie les relents de corruption).
La force du roman c'est de juxtaposer, de faire coexister deux récits, deux époques. Aux 44 jours décrits un à un se mêlent les épisodes de 1962 à 1974, de l'arrêt brutal de sa vie de sportif de haut niveau avec plus de 200 buts au compteur en D2 et deux sélections en équipe d'Angleterre, à ses débuts de manager, la coupe d'Europe avec Derby, ses piges dans les médias, jusqu'à son arrivée dans la ville du comté du Yorkshire de l'Ouest. L'expérience Ellan Road est relatée à la première personne, la voix de Clough, l'autre versant, plus critique et distancié emploie le tu. Et ce basculement de l'un à l'autre est formidable, donnant intensité et profondeur à l'ensemble. C'est une certaine époque du football qui est décrite, les années 70 en Angleterre, sûrement plus folle et exacerbée aujourd'hui car plus médiatisée et avec encore plus d'argent, des matchs très physiques ( incroyable Charity Shield entre Liverpool et Leeds et la bagarre entre Bremner et Keegan), les querelles intestines entre manager et dirigeants, les conflits d 'intérêt, les magouilles, les embrouilles des transferts, la solitude d'un homme assez maladroit, autoritaire, visionnaire, parfois absent, qui n'a aucun crédit aux yeux de sa nouvelle équipe, le poids de la tradition, les superstitions, le rapport trouble avec les médias...
Evidemment c'est le lot quotidien d'un manager, d'un entraîneur. Sauf que la puissance du personnage, son côté provocateur et direct, son langage cru, ses doutes et aussi ses obsessions, la description du milieu font de ce livre un bijou sur l'univers du football, qui a été adapté au cinéma. Ejecté, mais riche, il rebondira avec Notthingham Forrest, un titre de champion et deux coupes d'Europe en 79 et 80. En revanche, il ne deviendra jamais sélectionneur de l'Angleterre, l'un de ses rêves.
Devise cloughienne " Je ne crois pas en Dieu. Je ne crois pas en la chance. Je crois au football..."
" Tu es un marchand de dynamite résolu à faire voler cette foutue première division en putains d'éclats, tout ce putain de football, parce que c'est ce que tu es."
David Peace 44 jours, p127