Avec ce blog, je souhaite partager mes coups de cœur (cinéma, littérature, musique...) et mes textes (poèmes, paroles de chansons, chroniques...) Au plaisir d'échanger avec vous.
Quatrième réalisation en commun pour le duo grolandais Gustave Kervern et Benoît Delépine, et j'ai retrouvé ce que j'avais tant apprécié dans Aaltra, et qui pour moi avait disparu dans le chiantissime et prétentieux Avida ( pour Louise Michel, je jugerai quand je l'aurai vu). Les deux comparses aiment leurs personnages, ce qui ne veut pas dire qu'ils les angélisent, au contraire, Depardieu est montré au début du film comme un être brut de décoffrage, primaire (la scène sur le parking du supermarché est révélatrice, il voit bien qu'il ne peut pas passer son charriot entre les deux voitures mais il s 'en fiche, il passe quand même et tant pis pour la casse), sur le point d'imploser, mais qui n'arrive pas à exprimer verbalement son mal-être. Serge Pilados, qui travialle depuis l'âge de 16 ans, et qui voit sonner l 'âge de la retraite, sait pourtant que les gens le prennent pour un con mais ne s'en offusque pas sur le coup ( la scène du pot de départ est parfaite, grotesque et cynique à souhait, symbole d'un monde du travail déshumanisé, pour services rendus, il reçoit en cadeau un puzzle de 2000 pièces, ce qui a le don d'irriter sa compagne Catherine). Fin du travail certes, mais dès le premier jour il tourne en rond comme un lion en cage, les courses au supermarché ne se passent pas comme prévu (engueulade mémorable avec le boucher, qui selon Pilardos n'a pas le goût du travail bien fait et le respect du métier, mais pour l'autre SMIC oblige, la prestation se limite au service minimum). Il faut surtout récupérer des points pour la retraite puisque certains employeurs ont oublié de le déclarer. C'est parti au guidon de sa Mammuth, sur les routes de Charentes. On voit sa vie défiler, ses différents métiers ( videur, forain, vigneron...). il ne parvient pas à récupérer tous ses points, certains ne veulent pas en entendre parler. Pour moi, le plus beau dialogue du film, et en même temps le plus cinglant, se situe dans la cave avec son ancien patron ( campé par le dessinateur Siné) qui traduit bien l'exploitation et le mépris auxquels Pilardos a été confrontés.
L'antihéros va rencontrer des personnages complètement barrés , Anna Mouglalis en fausse handicapée, Miss Ming qui vit vraiment sur une autre planète mais à la sincérité étrange et bouleversante, Isabelle Adjani, première petite amie morte dans un accident de moto alorsqu'il conduisait et qui vient lui redonnait le goût de vivre, Benoît Poelvoorde qui campe un parfait crétin hautain sur la plage avec son détecteur de métaux, Dick Annegarn en gardien de cimetière un peu fou... D'une comédie sociale, le film s'échappe vers le poétique, l'ailleurs. Une renaissance, une délivrance pour le personnage principal, qui va trouver un sens dans ce monde perdu : l'amour.
Le ton du duo grolandais fait mouche, la charge contre le monde du travail qui exploite les plus modestes est convaincante, les acteurs sont formidables, notamment Yolande Moreau et Isabelle Adjani comme d'habitude. La limite, à l'image de l'univers de l'émission de Canal +, certains passages me semblent parfois gratuits et simplement provocateurs( le mort dans le supermarché, la scène dans la chambre entre Serge et son cousin). Une autre raison pour aller voir le film : la prestation de Depardieu, égaré depuis quinze ans dans des films parfois indigestes et des rôles sans relief, en totale liberté, qui se moque de son corps, traduit sobrement la frustration et la passivité de son personnage, nous donne envie de suivre son périple, rappelant l'immense acteur qu'il est, et a été dans les décennies 70-80 ( et pas uniquement pour les deux César remportés).
J'ai vu également Ajami, film israélien. Ajami, quartier cosmopolite de Jaffa, où cohabitent Juifs, Musulmans, Chrétiens, est le théâtre d'une violence sourde, où le mariage mixte n'est pas permis (du moins aux yeux d'un père chrétien qui refuse que sa fille épouse un Musulman), d'une violence manifeste entre représailles et trafic de drogue. Tout peut s'embraser. Les destins croisés de tous ces personnages qui finissent par se rejoindre évoquent les procédés scénaristiques de Tarantino et Inarritu (surtout pour le dernier) . Le tableau est réaliste, la violence se passe volontiers de toute emphase, les protagonistes sont pour la plupart désorientés, et leurs mauvais choix auront des conséquences tragiques. Sur le fond, j'apprécie ce film. Mais avec sa lenteur assez poussée et certains personnages qui manquent d'épaisseur (le film est divisé en plusieurs chapitres inégaux, hormis le dernier, mon préféré est celui touchant la vie des policiers), il traîne quelques longueurs au cours deux heures de projection. Au vu du final, cela vaut pourtant la peine de ne pas décrocher l'attention.
" Chanter, c'est lancer des balles/ Des ballons qu'on tape/ Pour que quelqu'un les attrape"
Paroles de la chanson Chanter, c'est lancer des balles d'Alain Souchon.