Cette chronique date du 3 avril 2008.
Voilà, je ne triche pas, je n'attends pas les évènements, les rencontres, ils viennent à moi. Depuis deux jours, j'appréciais de me poser sur un banc du parc en face du château de la grande Anne de Bretagne. Je lisais Compartiments tueurs de Japrisot. A dire vrai, je n'étais pas encore entré dans l'intrigue quand Vincent m'a apostrophé. Qui est Vincent? Tout de suite la question indélicate. C'est un homme qui n'a plus goût à la vie, soudeur en des années lycéennes si lointaines, sans parent, épileptique, un cheveu sur la langue, une dentition à l'abandon, deux dents résistant en bas, une carcasse qui le fait ressembler à un imposant rugbyman, un débit approximatif, parfois incompréhensible, une tendance à la redite, une moustache sympathique et des cheveux noirs virant gris assez touffus. Voilà et ça ne suffit pas.
Peu importe ce qu'il invente, il s'est livré, alors qu'il en veut à la terre entière, surtout à ses "amis qui préféreraient le voir crever". A mes côtés, celui qui se rêvait soudeur et qui a échoué en CAP. Celui qui a un modeste foyer et vit des allocs, je l'ai écouté. J'ai cessé de geindre pour un temps. Maladroitement, après un premier refus de ma part, je lui ai glissé dans la main une maigre recette. Au fond, rien ne changera pour lui, heureusement, je tente de le croire, il ne boit pas. Et moi, toujours moi, le seul sujet encore une fois qui prévaut, j'ai à nouveau pris conscience de la précarité de la vie. On est toujours tout seul au monde, mais pour lui, ça ne fait pas un pli. Et si un jour c'était moi qui réclamais un peu de compréhension et de chaleur à cet homme sur le banc qui lit, sera-t-il indulgent, cessera-t-il son exploration des mots pour couvrir les miens de maux, ou fera-t-il comme on le fait trop souvent, je m'inclus dans le lot : fermer les yeux de peur de rudoyer son confort petit bourgeois?